Marie-Ange Sebasti

Haute PlageMarie-Ange SebastiJacques André éditeur, 82 p. 13 euros – Attablé à la terrasse d’un café du petit port de pêche de Centuri tout en haut du Cap Corse, c’est sans doute ainsi qu’il faudrait déguster la belle poésie de M.A.Sebasti. L’auteure, d’ascendance corse par son père, est publiée chez Jacques André, éditeur à Lyon où elle-même réside également. J’ai rencontré Jacques André au marché parisien de la poésie (rendez-vous annuel place St Sulpice) en ce début d’été 2011 et j’ai pu ainsi mesurer la passion pour la poésie de cet éditeur, pourtant généraliste, qui présente de très beaux recueils sobres mais de qualité. Voici ce qu’il dit en fin d’ouvrage : Il ne s’agit ici que de poésie. Les textes sont nus, sous l’éclairage sans concision d’une typographie elle-même dépourvue d’artifices. Seule la chaleur du papier ivoire et bouffant, va permettre aux mots de reposer sur une surface profonde et bienveillante.

La poésie est toujours un miracle qui voit les autodidactes (comme moi par exemple) côtoyer les plus brillants intellectuels comme l’auteure titulaire d’un doctorat en littérature grecque. Marie-Ange Sebasti n’en est pas, certes, à son coup d’essai poétique et dans ce recueil ici présenté elle ne rompt pas avec ses thèmes de prédilections insulaires qui l’habitent depuis toujours. Dès les premières pages le ton est donné avec cette attente / des cargaisons promises transportées lentement sur ces sentiers rebelles / habiles à dompter / l’incorrigible roc. Plus loin c’est une sourde rumeur d’embarcadères et de docks épuisés jusqu’aux forêts qui, elles-mêmes, sont démâtées. Sommes-nous à Bastia ou à Sartène d’où est originaire Marie-Ange ? En tout cas, comme elle, nous n’hésitons pas à enfourcher ces cavales d’écume de cette Haute plage qui donne le titre au recueil et en constitue la première partie.

Plus grave la suite au titre évident Plage d’encre évoque son père mort…sur une plage. Puisque la terre ferme a tourné le dos / je resterai longtemps / à scruter le ressac / qui le réinvente. Ce sont ces quelques mots simples, sans pathos ni fioritures, qui disent la mélancolie de la poète mais qui sait aussi que l’encre sympathique de sa plume triomphera de la vague déferlante.

Comme tout bon poète Marie-Ange Sébasti ne peut qu’intérioriser son travail d’écriture pour tenter d’en extraire la substantifique moelle. C’est ce à quoi elle s’essaie dans tout un long chapitre intitulé Veille bien nommé puisque sans doute propice à ce genre d’exercice. Ici les mots se font de l’ombre. J’examine leur nuit / et ne distingue aucun chemin qui les réconcilie dit-elle. Si le poète, ce spécialiste du langage, joue avec les mots n’hésitant pas à violenter la syntaxe pour, parfois, créer de nouvelles formes d’écriture M.A.Sebasti, lucide, pense que ces mêmes mots ont leur propre autonomie. Tout poète qu’on soit on ne fait que les effleurer et leur charge sémantique plurimillénaire nous survivra. Pour illustrer ces propos je ne résiste pas au plaisir de citer intégralement le poème de la page 49 du recueil Les mots gambadent / dans des prairies dont je m’éloigne / Ils s’approprient / une eau que j’ai captée / Ils épuisent les fontaines / Je m’achemine avec mes outils de forage / vers un nouveau désert.

La dernière partie du recueil intitulée Permis fluvial nous convie à quelques promenades poétiques le long des quais et au bord des rives, sans doute celles du Rhône. Cette thématique du fleuve et ce vers Le temps ne fait pas l’école buissonnière fait irrésistiblement penser au vieil Ephésien Héraclite qui disait, lui, que Le temps est un enfant qui joue aux osselets et qu’on ne peut pas se baigner deux fois dans le même fleuve.

Avec son bagage scientifique et littéraire Marie-Ange Sebasti aurait pu se contenter d’enseigner, par exemple, mais, chose étonnante, elle persiste à écrire de la poésie depuis sa jeunesse. Etonnant oui…mais surtout réconfortant !

Paru dans la revue Traversées

Une Réponse à “Marie-Ange Sebasti”

  1. Luca dit :

    Je me suis laissé séduire par Marie-Ange Sebasti, mais pour un autre titre : Marges arides. Ah, quel titre ! “On appelle ‘marges arides’ les contrées désolées où nomades et sédentaires ont toujours noué des liens très forts, malgré leurs affrontements. Elles surprennent le voyageur comme l’archéologue, qui interroge les traces antiques de cette rencontre.”
    Une résonance entre les “marges” géographiques en bordure de désert et marges historiques, vestiges des civilisations passées qui chuchotent à l’oreille de l’archéologue.
    Une belle plume, évocatrice, tout à la fois envoûtante et pleine de sérénité.
    Merci pour cette belle découverte !

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