Archive for février 2010

Mille et une nuits

février 28, 2010

Des jardins de pierre sur une tapisserie hibernale tournoient dans mon rêve parsemé de figures euclidiennes. Les allégories s’effilent en lambeaux comme des estampes enluminées dont le lavis aurait coulé pour laisser place maintenant à un paysage montueux hérissé de clochers silencieux. Des arbres squelettiques dégouttent leur givre dans un décor de neige perturbé par le fracas des branches se rompant sous le poids de la glace. Et ces arums qui flottent dans des fumerolles de néant. Mais le crépuscule du matin se dévoile persévérer n’est plus possible.

Cristina Castello

février 23, 2010

L’orage est une flamme inexorable prévient Cristina Castello dès le premier poème de son nouveau recueil. Ce n’est pas le froid glacial de ce mois de janvier 2010 qui empêche cette flamme de briller aussi dans les yeux, dans la voix et les mots de l’auteure à la maison de l’Amérique Latine de Paris où elle nous présente quelques poèmes en lecture entourée de ses amis dont André Chenet comme chef d’orchestre de cette soirée.

Puisque l’ouvrage est divisé en trois parties, chacune sous l’égide d’un dieu comme Arès, Aphrodite ou Orphée comme demi dieu, Jean-Pierre Faye, invité d’honneur de la soirée, se livre à un brillant exercice d’érudition sur la mythologie pour mettre en évidence le fil directeur de cette poésie.

La planète est une fillette outragée…à coté de millions de douleurs sans échos et effectivement Cristina nous rappelle qu’Arès fut bien à l’œuvre dans son Argentine violentée par les généraux tueurs mais la poète sait résister quand elle affirme Je puis encore ouvrir les mains pour les Autres.

Devant l’horreur économique ou la cruauté des bourreaux Cristina offre un bouquet d’arpèges pour tatouer l’avenir et ce n’est pas là pur idéalisme car l’auteure, journaliste autant que poète, est avant tout femme de combat.

Mais le temps de Mars est toujours compté vient ensuite dans le recueil le règne d’Aphrodite qui exorcise notre arc-en-ciel éteint. Où il est question de Venus et de fait Cristina nous aime et nous le fait savoir avec ses mots mais aussi ses gestes d’amitiés tout au long de cette soirée qu’elle voudrait prodiguer à tous les participants venus la voir et l’écouter.
Si l’orage dans la première partie symbolise la danse macabre de cette planète sous l’empire de l’horreur c’est encore la Tempestad berceau frémissant qui annonce cette seconde partie non dénuée d’érotisme. Il n’y a plus d’orchidées creusées par l’absence et la poète sait que la chair à toujours son mot à dire.

L’orage furtif abolit soudain le désert et cette tempête là est bien celle de la passion qui se hasardera dans la troisième partie grâce au lyrisme d’Orphée. Ce tonnerre de vent qui donne vie au poème c’est la musique, la lyre qui n’est pas mutité mais voix de l’âme.

Ainsi la boucle est bouclée avec cette tripartition et il ne reste plus comme le dit Cristina Castello qu’à écrire pour inventer une seconde éternité.

Article paru sur Francopolis

Comme un miroir…

février 23, 2010

dans l’être là du temps
l’absence insomniaque
frissonne dans mes yeux

au silence transparent
d’un visage vide
comme un miroir énucléé

toi
que mon regard blesse
jusqu’à l’indifférence
de ta mémoire

sur l’extrême opacité
de l’ombre sourde

Jacques Dupin

février 23, 2010

Dupin ou le Derrida

de la poésie


Voici une écriture âpre, déchiquetée, brutale aussi dense qu’est aérienne celle de Jaccottet. L’acte d’écrire comme rupture, et engagement cruel de l’esprit, et du corps, dans une succession nécessaire de ruptures, de dérives, d’embrasements dit l’auteur de Moraines.

Comme Rimbaud qui ne peut s’empêcher de « salir » quelques-uns de ses plus beaux vers Dupin casse et déconstruit la tranquille unité du poème. Même la lumière dans  la proximité du murmure est balafrée et les roses calcinées comme s’il voulait nous dire que rien n’est jamais sur. Toute construction, toute régénérescence doit naître au sein d’un relativisme désintégrateur parmi l’arrachement des pierres .

Mais tout ce chaos et ce désordre n’est qu’apparent. Et même si le sang s’affiche dans les anfractuosités du mur, ou s’écoule dans les pages du livre, c’est toujours pour irriguer nos entrailles de grisou.

Il faut se laisser emporter par la violence mentale de cette écriture qui s’exprime dans la sauvagerie de la langue au sein d’un paysage méditerranéen ou cévenol. Nos évidences seront sans doute désorientées et même blessées par la ponctuation meurtrière, et notre récolte incendiée par la fiente du feu perpétuel mais tout le monde sait que la terre est meilleure après avoir été brulée. Du souffle est nécessaire pour escalader les falaises de cette poésie, ce que Dupin appelle un voyage pur et tranchant,  et surtout ne pas avoir peur du vide toujours présent.

Si Celan violente la syntaxe pour arriver au même résultat que Dupin, à savoir un apparent désordre moral et psychique, la phrase de ce dernier, de ce ramas de mots détruits dit-il, est toujours respectueuse de la grammaire. Chez Celan, encore, Dieu est mort dans les fumées d’Auschwitz mais pour Dupin le ciel est éboulé et le dieu, ou ce que l’on nomme tel, ressemble plus à un Dionysos en charpie au milieu des gravats pierreux.

Terminons cette brève notice avec une dernière phrase de Jacques Dupin, aphorisme en forme d’oracle, parmi les débris et la boue écarlate qui cristallise bien cette poésie abrupte rabotant nos certitudes :  Expérience sans mesure, inexpiable, la poésie ne comble pas mais au contraire approfondit toujours davantage le manque et le tourment qui la suscitent.


****


Jacques Dupin est né le 4 mars 1927 à Privas en Ardèche.

Rencontre  René Char en 1947

Secrétaire des Cahiers d’art en 1952 où il débute une collaboration avec les artistes (Picasso, Braque, De Staël, Miro, Giacometti)

Directeur en 1956 des éditions de la galerie Maeght (amitié et collaboration avec Giacometti et Miro)

Un des fondateurs de la revue L’Ephémère en 1966

Prix national de poésie en 1988


Textes


Entre la diane du poème et son tarissement

par une brèche ouverte

dans le flanc tigré de la montagne

elle jaillit, l’amande du feu,

la jeune nuit à jeun

derrière la nuit démantelée

comme elle se doit elle se donne

et brûle

avec de froides précautions

l’ouragan fait souche

un éclair unit

la nuit à la nuit

****

Ouverte en peu de mots,

comme par un remous, dans quelque mur,

une embrasure, pas même une fenêtre

pour maintenir à bout de bras

cette contrée de nuit où le chemin se perd,

à bout de forces une parole nue

****

Sous le couvert la nuit venue

mon territoire ta pâleur

de grands arbres se mouvant

comme un feu plus noir

et le dernier serpent qui veille

en travers du dernier chemin

fraîcheur pourtant de la parole et de l’herbe

comme un souffle la vie durant

***

Parmi les pierres éclatées

Vipère, compagne de famine, je mesure les progrès de la lèpre à la fréquence de ton dard. Sans toi, archer de l’hymne perfectible, le fruit serait resté nuage, et notre désespoir une passion stérile. Tu es la seule réplique au frisson de la terre quand la racine du soleil creuse sa route dans le roc. Une dernière étoile embarrassée dans le feuillage te regarde souffrir. J’ai voulu te confier mon bien le plus secret, le plus frivole, et ce n’était qu’une hirondelle volant bas pour que les labours soient profonds.

Œuvres


Cendrier du voyage. G.L.M., 1950.

Art poétique. P.A.B., 1956.

Les brisants. G.L.M., 1958.

L’épervier. G.L.M., 1960.

Miro. Flammarion, 1961.

Alberto Giacometti, textes pour une approche. Maeght, 1962.

Gravir. Gallimard, 1969.

L’embrasure. Gallimard, 1969.

Dehors. Gallimard, 1969.

Ballast. Le collet de buffle, 1976.

L’éboulement (théâtre). Galilée, 1977.

Histoire de la lumière. L’Ire des vents, 1978.

De nul lieu et du Japon. Fata Morgana, 1981 ; Farrago, 2001.

L’espace autrement dit (sur l’art). Galilée, 1982.

Le désœuvrement. Orange export Itd, 1982.

Une apparence de soupirail. Gallimard, 1982.

De singes et de mouches. Fata Morgana, 1983 ; P.O.L, 2001.

Contumace. P.O.L, 1986.

Les mères. Fata Morgana, 1986; P.O.L, 2001.

Chansons troglodytes. Fata Morgana, 1989 ; Seghers, 2002.

Echancré. P.O.L, 1991.

Rien encore, tout déjà. Fata Morgana, 1991 ; Seghers, 2002.

Eclisse. Spectres familiers, 1992.

Matière du souffle (Tapiès). Fourbis, 1994.

Le grésil. P.O.L, 1996.

Alberto Giacometti. Farrago, Léo Sheer, 1999.

Ecart. P.O.L, 2000.

Matière d’infini (Tàpiès). Farrago, 2005.

Miro, chasseur de signes : sculptures et papiers. Galerie Lelong, 2005.

Coudrier. P.O.L. 2006.

M’introduire dans ton histoire, POL, Paris, 2007.

Par quelque biais vers quelque bord. P.O.L., Paris, 2009.

Et Le corps clairvoyant chez Gallimard qui réunit ses poèmes de 1963 à 1982 d’où sont tirés les extraits du texte et cette biobibliographie.

Liens


http://remue.net/

http://pretexte.club.fr/revue/ htm

http://www.pol-editeur.fr/

http://maulpoix.net/

http://lapoesieetsesentours.blogspirit.com/


Article paru sur le site Francopolis