Archive for juin 2011

Karregenn

juin 24, 2011

C’est comme si le vent, le vent d’ouest côtier et fantomatique, hurlait ses plaintes de néant. Son souffle tourmenteux a le don d’annihiler les pensées, comme celui d’autan dont on dit que les bourrasques rendent fou. Perchés sur un grand rocher abandonné le long de la grève des côtes d’Armor nous guettions les goélands dessinant leurs arabesques au-dessus de l’eau. La mer se rapprochait déployant goulument ses tentacules qui léchaient le sable impavide. Le temps de quelques bredouillis contemplatifs accompagnés de deux ou trois baisers sans doute trop prononcés et l’eau nous avait entourés. Une étendue liquide d’environ deux cents mètres nous séparait maintenant du rivage, c’est à dire au moins cinquante mètres de trop pour elle. Je passe l’épilogue trop prosaïque du sauvetage réalisé à l’aide de deux pompiers appelés à la rescousse par des pêcheurs de plage goguenards mais réactifs. Ce fut la première fois que Thanatos nous visitait mais cette fois-ci, non pas comme plus tard, l’infâme ne sut pas mener à bien ses sombres desseins.

Rumination # 3

juin 22, 2011

Déjà, dans les suppliantes d’Eschyle, les cinquante filles de Danaos fuient l’Égypte pour échapper à la servitude de leurs cousins arabes qui veulent les contraindre au mariage. Ces Amazones danaïdes s’exilent en Grèce, terre européenne accueillante pour les réfugiées qui n’hésitera pas à lever une armée pour s’opposer à celle des autres qui s’estiment pourtant dans leurs droits en voulant récupérer celles qu’ils considèrent comme leur propriété.

Outre les qualités littéraires et poétiques, cette pièce d’un modèle de féminisme avant l’heure, valorise l’hospitalité, la tolérance de l’Europe – les suppliantes danaïdes sont venues se réfugier à Argos, patrie de leur aïeule Io. Eschyle force peut-être un peu le trait sur l’insolence, la brutalité des étrangers Egyptiens envers les femmes mais est-ce en définitive si caricatural ? Il n’y a pas très longtemps les femmes suédoises refusaient d’entrer dans l’Europe par peur de perdre la grande liberté qui leur est faite dans leur pays par opposition à une Europe du sud méditerranéen trop machiste. La très regrettée Jacqueline de Romilly disait que si la poésie tragique des anciens grecs réussit à encore nous toucher c’est, entre autres,  par son côté intemporel !

Le voile d’Isis

juin 16, 2011
                                      parfois
                                      le poème se fait lacis
                                      écheveau qui jamais ne lève
                                      le voile d’Isis
 
                                      ne plus avoir peur
                                      de l’obscur
                                      le caresser
                                      au murmure des arbres ennuités
 
                                      poésie des brumes
                                      amante aux bras ballants
                                      c’est avec toi que tout finira

Marie-Ange Sebasti

juin 11, 2011

Haute PlageMarie-Ange SebastiJacques André éditeur, 82 p. 13 euros – Attablé à la terrasse d’un café du petit port de pêche de Centuri tout en haut du Cap Corse, c’est sans doute ainsi qu’il faudrait déguster la belle poésie de M.A.Sebasti. L’auteure, d’ascendance corse par son père, est publiée chez Jacques André, éditeur à Lyon où elle-même réside également. J’ai rencontré Jacques André au marché parisien de la poésie (rendez-vous annuel place St Sulpice) en ce début d’été 2011 et j’ai pu ainsi mesurer la passion pour la poésie de cet éditeur, pourtant généraliste, qui présente de très beaux recueils sobres mais de qualité. Voici ce qu’il dit en fin d’ouvrage : Il ne s’agit ici que de poésie. Les textes sont nus, sous l’éclairage sans concision d’une typographie elle-même dépourvue d’artifices. Seule la chaleur du papier ivoire et bouffant, va permettre aux mots de reposer sur une surface profonde et bienveillante.

La poésie est toujours un miracle qui voit les autodidactes (comme moi par exemple) côtoyer les plus brillants intellectuels comme l’auteure titulaire d’un doctorat en littérature grecque. Marie-Ange Sebasti n’en est pas, certes, à son coup d’essai poétique et dans ce recueil ici présenté elle ne rompt pas avec ses thèmes de prédilections insulaires qui l’habitent depuis toujours. Dès les premières pages le ton est donné avec cette attente / des cargaisons promises transportées lentement sur ces sentiers rebelles / habiles à dompter / l’incorrigible roc. Plus loin c’est une sourde rumeur d’embarcadères et de docks épuisés jusqu’aux forêts qui, elles-mêmes, sont démâtées. Sommes-nous à Bastia ou à Sartène d’où est originaire Marie-Ange ? En tout cas, comme elle, nous n’hésitons pas à enfourcher ces cavales d’écume de cette Haute plage qui donne le titre au recueil et en constitue la première partie.

Plus grave la suite au titre évident Plage d’encre évoque son père mort…sur une plage. Puisque la terre ferme a tourné le dos / je resterai longtemps / à scruter le ressac / qui le réinvente. Ce sont ces quelques mots simples, sans pathos ni fioritures, qui disent la mélancolie de la poète mais qui sait aussi que l’encre sympathique de sa plume triomphera de la vague déferlante.

Comme tout bon poète Marie-Ange Sébasti ne peut qu’intérioriser son travail d’écriture pour tenter d’en extraire la substantifique moelle. C’est ce à quoi elle s’essaie dans tout un long chapitre intitulé Veille bien nommé puisque sans doute propice à ce genre d’exercice. Ici les mots se font de l’ombre. J’examine leur nuit / et ne distingue aucun chemin qui les réconcilie dit-elle. Si le poète, ce spécialiste du langage, joue avec les mots n’hésitant pas à violenter la syntaxe pour, parfois, créer de nouvelles formes d’écriture M.A.Sebasti, lucide, pense que ces mêmes mots ont leur propre autonomie. Tout poète qu’on soit on ne fait que les effleurer et leur charge sémantique plurimillénaire nous survivra. Pour illustrer ces propos je ne résiste pas au plaisir de citer intégralement le poème de la page 49 du recueil Les mots gambadent / dans des prairies dont je m’éloigne / Ils s’approprient / une eau que j’ai captée / Ils épuisent les fontaines / Je m’achemine avec mes outils de forage / vers un nouveau désert.

La dernière partie du recueil intitulée Permis fluvial nous convie à quelques promenades poétiques le long des quais et au bord des rives, sans doute celles du Rhône. Cette thématique du fleuve et ce vers Le temps ne fait pas l’école buissonnière fait irrésistiblement penser au vieil Ephésien Héraclite qui disait, lui, que Le temps est un enfant qui joue aux osselets et qu’on ne peut pas se baigner deux fois dans le même fleuve.

Avec son bagage scientifique et littéraire Marie-Ange Sebasti aurait pu se contenter d’enseigner, par exemple, mais, chose étonnante, elle persiste à écrire de la poésie depuis sa jeunesse. Etonnant oui…mais surtout réconfortant !

Paru dans la revue Traversées

Cogito

juin 10, 2011

Je pense donc je suis ! Oui, mais je parle donc je pense !

Michel Dunand

juin 4, 2011

Sacre – Michel Dunand, ed. Jacques André, 61 p., 12 e – Michel Dunand nous emmène voyager dans les senteurs de Pondichéry où l’on s’y sent ailleurs / on s’y sent chez soi. C’est ainsi que débute la première partie de ce recueil chez cet auteur qui, non content de diriger la maison de la poésie d’Annecy et la belle et exigeante revue Coup de soleil, écrit des ouvrages avec son âme et son cœur qui donne un goût solaire de l’ailleurs selon la belle expression de l’éditeur en quatrième de couverture. Au pays de Gandhi, on ne vient pas ici pour voir / on y vient pour être un peu plus comme l’exprime l’auteur. De texte en texte Michel Dunand égrène ses réflexions poétiques glanées au Temple d’Iwaran ou sur le tombeau de Sri Aurobindo ou encore sur le front de mer de l’avenue Goubert. Le regard posé sur cette ville est énoncé dans une écriture limpide et sans fioriture. Sacre, la deuxième partie, qui donne le titre à ce recueil démarre avec cette exergue Rien ne sera changé, que moi-même de Henry Miller. Et pour ce faire, c’est-à-dire pour être transcendé par l’amour, l’amitié, le désir il faut un supplément de corps auquel il faut rendre son pouvoir, sa splendeur et sa gloire. Il faut bien que le corps exulte disait Brel, propos que, certainement, ne renierait pas Michel Dunand tant il s’agit dans cette deuxième partie du sacre du corps comme si la matière, et non pas que l’esprit, devait, elle aussi, être transcendée. Assurément, comme beaucoup qui font l’expérience de l’Orient, l’auteur a vu sa perception des choses se modifier après son séjour à Pondichéry. Nous ne sommes plus comme en Europe dans un dualisme judéo-chrétien (et cartésien) qui oppose le corps à l’esprit. Déjà dans Pondichéry Dunand disait Tout le corps n’est que regard / Et le regard soleil et dans Sacre, Un rêve, enfin, se réalise / Habiter son corps, c’est habiter quelque part insiste-il avec ces quelques accents heideggériens.

Du reste l’éditeur situe Dunand dans la lignée des essentialistes qui vont des grands poètes chinois anciens à Dupin. Si pour les premiers le doute n’est pas permis on pourrait tout aussi bien inscrire cette écriture sobre et dépouillée sous les auspices de Bernard Noël dont notre ami Jalel El Gharbi nous a expliqué, ici même dans un numéro précédent, les mécanismes du désir chez cet auteur qui s’accorde avec la démarche présentée plus modestement dans ce recueil par Michel Dunand. Toujours est-il que dans cet opuscule il est surtout question d’amour, de cœur , d’âme, d’amitié, de corps et de désir, autrement dit tous les ingrédients classiques du lyrisme mais proférés ici sans emphase d’aucune sorte mais bien plutôt avec une élégance et une humilité presque orientales. On en ressort ébranlé et on peut dire, qu’encore ici, la poésie a atteint son but.

Paru dans la revue Traversées