Archive for the ‘Proses’ Category

Yggdrassil

avril 21, 2012

L’arbre qui se nourrit de terre nous parle aussi de pierres. A mi chemin entre l’inerte et l’animé il est un pont qui nous relie à nos origines perdues, celles où l’homme avait un respect sacré pour la nature. Quand une légère bruine embue sa cime c’est comme s’il voulait embrasser les nuages. Lui qui cloué au sol aperçoit toujours le même horizon, a pourtant le privilège de connaître les secrets et mystères du ciel que lui révèlent ses compagnons ailés virevoltants. Au crépuscule ses branches s’ourlent de pourpre avant de bientôt accueillir le trouble de la nuit. Plutôt que croupir au fond d’un cimetière surpeuplé et entouré de croix aussi sinistres que lugubres, je préférerais reposer en paix au pied de mon vieux saule quand mon heure sera venue. Mon orgueil serait qu’il poussât dans ces lieux quelques lavandes, sauges ou eucalyptus aux vertus respiratoires évidentes moi qui aurai été toute ma vie à la recherche d’un peu d’air pur.

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La bohème

mars 21, 2012

Peut-être sont-ils les fils perdus des Atalantes ? Ils ont dans les yeux d’innombrables pays traversés et des chansons d’Espagne au bout des doigts. Leurs femmes ont des cheveux noirs presque aussi longs que leurs robes qui virevoltent au son des guitares. Ils racontent souvent des fariboles et nous vendent du bonheur pour pas cher mais c’est parce qu’ils sont amis du vent. Plus épris de liberté que de confort ils nous disent un temps antique où tous les hommes leur ressemblaient. Leurs enfants s’appellent Djéna, Ylenzo ou Tidji, Dayana et dans l’âme de ces gamins la tristesse est parfois encore plus lumineuse que leurs rires. Il faut dire qu’à force de lire l’incompréhension dans le regard de leurs copains sans roulotte ils ont cultivé un mystérieux et beau recoin inaccessible à beaucoup, la différence.

 

Moulins à vent

février 16, 2012

La mort hivernale de la nature n’est plus qu’un récent souvenir, quelques précoces jonquilles nous racontent le printemps qui vient. Mais de nouveau les hommes n’écouteront pas le poète et préféreront s’enivrer de guerres ou d’argent. La haine et la jalousie couvrira le chuchotis des vers et le chant de l’alouette. Tant pis, comme Don Quichotte avec ses moulins à vent, il y aura encore de ces illuminés qui s’extasieront plus du vol de la buse dans le ciel que de celui des anges ! Les mêmes auront la mer pour maitresse et surferont sur les vagues ou les nuages pour atteindre les comètes. Eux savent bien qu’au fond de la grande souffrance réside aussi un sourire, celui de la beauté et de l’oubli.

Attraper la lune

février 12, 2012

Le soleil brunit les arbres de ses derniers rayons tandis qu’une légère brume commence à recouvrir l’étang. Le crépuscule va bientôt inonder la plaine et nos yeux mais ce soir le cœur des gamins est bondissant, les forains se sont installés sur le vieux champ de foire du village. Les mômes s’enivrent de carrousels, se gavent de gaufres ou de barbe à papa et les vieux fous hallucinés comme moi dévorent leurs sourires. Mais le clown, comme le poète, est un peu triste qui ne sait plus comment faire attraper la lune à des enfants repus d’extraordinaire sur leurs écrans de jeux. Tant pis ! Les yeux des tout-petits brillent encore quand ils le voient parler aux étoiles et hésitent à rire ou à pleurer quand il s’empêtre dans ses trop grandes godasses.

Bruine

février 8, 2012

Je suis né au pays des brouillards dans une atmosphère gorgée de pluie. Qui dira la fragile transparence de la brume ? L’ombre humide et inquiète qui se déploie sur la frondaison placide du printemps ? Je suis né au cœur de la bruine à l’orée de grands chênes et j’ai laissé mon âme au fond de tes yeux. Il faut bien goûter l’eau du ciel et s’effleurer comme si le désir était trop friable. Respirer le vent sur ta peau et rêver à l’océan au creux de tes mains…  

Anges de brume

janvier 22, 2012

Ce soir la vallée ennuagée de brume est propice à toutes les divagations fantomatiques. Le halo farineux diffusé par quelques lampadaires ne suffit pas à percer le nappage qui enveloppe les maisons aux contours improbables dignes d’une esquisse à la Van Gogh. Le miaulement d’un chat noir qui propage son ombre dans ce brouillas laiteux rajoute une dose de mélancolie à l’atmosphère déjà inquiète. Quelques silhouettes nimbées de givre, plus anges qu’humaines, se pressent de rentrer dans la coquille de leur habitation. Il y a longtemps que les oiseaux de la rivière ont replié la tête sous leurs ailes et le sommeil, en cette soirée d’hiver, n’aura, de même, aucune peine à hypnotiser les foyers des villageois. A moins que deux jeunes amoureux ne profitent de l’ambiance ouatée pour nouer lascivement leur corps en s’abandonnant à la nuit limoneuse.

Vie maganée de batèche

janvier 1, 2012

Une amie du Québec, et malgré l’océan qui nous espace, me parlait du sourire des arbres, de ses rêves de forêt ou de cet oiseau insaisissable sous les vents du grand froid. J’imagine ses fleuves poissonneux trop vite pris dans les glaces, ses immenses contrées peuplées de conifères abritant les caribous, ses plaines d’infini neigeux dans la toundra, alors qu’ici, il me suffit de quelques pas hors de chez moi pour atteindre la rivière et les bois, le tout à moins de quarante kilomètres de la capitale. Du moins la langue nous réunit et tous deux nous fredonnons la bruine sur du papier vélin pour ourler la cicatrice de l’ennui. Nous tissons quelques boutures de mots au-dessus de l’océan pour entendre nos voix à travers le givre. C’est-là notre façon à nous de décapiter la mélancolie.

Les fruits du Très-Bas

décembre 6, 2011

J’essaie tant bien que mal de décrire le vol du héron cendré dans le ciel et j’ai l’impression que ma main voudrait toujours déchirer les mots que mon esprit formule sur la page. C’est comme si elle tentait de me révéler qu’il est vain de vouloir figer la vie sur une feuille de papier, d’enfermer la réalité dans des métaphores. C’est encore elle qui, lors de mes envolées lyriques trop éthérées, me ramène à la brutale matérialité pour me faire comprendre qu’à quelques centaines de kilomètres de la magnifique Prague a germé aussi la désespérance d’Auschwitz. L’homme, c’est-à-dire moi suivant les circonstances, est capable de construire l’admirable et majestueux Pont Charles et, quasi au même endroit, les baraquements de Birkenau. Ainsi comme cet immonde prélat qui, après avoir exalté la sainteté de l’Eglise, va détruire la vie d’un enfant, j’ai toujours peur, par une sorte de compensation psychologique, qu’à évoquer le faste et la féerie d’une aube printanière, le mal et la laideur ne m’assaillent encore plus hardiment. Il me semble voir miroiter la charogne de Baudelaire au travers de mes rêves poétiques les plus purs et craindre constamment que les mots de mes textes ne soient rongés par le chancre de la folie.