Archive for the ‘Recensions’ Category

Paul Mathieu

novembre 15, 2011

En venir au point – Paul Mathieu, Ed. Phi. 15 euros. Parfois il me faut lire à plusieurs reprises un recueil avant de me décider à écrire quelques lignes à son sujet. Tel ne fut pas le cas avec celui de Paul Mathieu quand je tombais, dès les premières pages, sur ces vers, On marche dans le provisoire / et dans la boue / on marche sans avancer. Il y a des ouvrages aussi vite oubliés que lus et quelques-uns, comme celui-ci, dont les Scènes et la Nuit – ce sont les titres des deux premières subdivisions –  nous prennent à la gorge tant il y règne une mélancolie lucide de bon aloi laquelle nous oblige à toutes les nuits / dormir avec / le passé sur les épaules.

Pour, sans doute, nous donner un peu d’air et de soleil l’auteur nous emmène dans l’Atlas sur la route de Dar El Beida où les arganiers piqués de chèvres naines sont un prodigieux poème hissé à la faveur des branches. C’est aussi là qu’à l’anse du ciel / vide non évité / l’oiseau cueille l’envers. Mais cette escapade ensoleillée n’est que de courte durée il faut parler dans le noir et s’interroger sur notre siècle attablé au crépuscule en marche déjà à l’extinction des feux mais à tisonner encore la cendre. C’est avec cette écriture en prose, certainement plus propice à la réflexion poétique qu’une esthétique verticale qu’il manie tout autant dans ces pages que Paul Mathieu égrène son univers où l’inquiétude n’est jamais bien loin.

Parfois au détour d’un vers il nous faut, peut-être, consulter notre dictionnaire pour quelques Topiaires et autres Grignes ou encore une ou deux Eteules disséminées par-ci par-là mais cette érudition de professeur de français, ce qu’est notre auteur à la ville, n’a rien de pédant ni d’emphatique. De même, sans en abuser, le poète ne dédaigne pas quelques belles images comme ces litières du hasard ou les parenthèses du cri et encore aux ourlets des nervures urbaines comme il n’hésite pas non plus à s’interroger sur son travail d’écriture en poésie. Quelquefois la quête métaphysique se fait plus pressante comme s’il fallait distancier un peu le pessimisme ambiant. Elle revêt alors l’habit des grandes figures héroïques et mythologiques comme Ulysse, Charybde, Sisyphe ou Icare permettant à l’auteur un questionnement de l’autrefois jusqu’à maintenant dans un incessant va-et-vient qui lui fait dire l’encre a-t-elle pu prendre le large ? et d’affirmer que le but du voyage a peu d’importance et qu’à trop errer le monde / on finit par maudire le ciel / avant de semer les doutes / un peu plus loin.

L’ouvrage aurait pu en rester là mais, commencé avec Ulysse pérégrinant sur les eaux de la Méditerranée, Paul Mathieu continue sa réflexion poétique avec la mer comme horizon avant de clore son recueil sur une note un peu plus légère avec ce funambule qui, comme le poète, (mais c’est moi qui rajoute) hisse les étoiles à mesure de son pas.

 Ceux qui connaissent Paul Mathieu (comme un peu moi) pour l’avoir côtoyé savent que la teneur quelque peu désabusée et mélancolique (laquelle est aussi, souvent, un bon ressort poétique) de cet ensemble généreux de plus d’une centaine de pages, ne correspond pas forcément au caractère plutôt enjoué et épicurien du personnage.

Paru dans le n° 63 de la revue Traversées

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Marie-Ange Sebasti

juin 11, 2011

Haute PlageMarie-Ange SebastiJacques André éditeur, 82 p. 13 euros – Attablé à la terrasse d’un café du petit port de pêche de Centuri tout en haut du Cap Corse, c’est sans doute ainsi qu’il faudrait déguster la belle poésie de M.A.Sebasti. L’auteure, d’ascendance corse par son père, est publiée chez Jacques André, éditeur à Lyon où elle-même réside également. J’ai rencontré Jacques André au marché parisien de la poésie (rendez-vous annuel place St Sulpice) en ce début d’été 2011 et j’ai pu ainsi mesurer la passion pour la poésie de cet éditeur, pourtant généraliste, qui présente de très beaux recueils sobres mais de qualité. Voici ce qu’il dit en fin d’ouvrage : Il ne s’agit ici que de poésie. Les textes sont nus, sous l’éclairage sans concision d’une typographie elle-même dépourvue d’artifices. Seule la chaleur du papier ivoire et bouffant, va permettre aux mots de reposer sur une surface profonde et bienveillante.

La poésie est toujours un miracle qui voit les autodidactes (comme moi par exemple) côtoyer les plus brillants intellectuels comme l’auteure titulaire d’un doctorat en littérature grecque. Marie-Ange Sebasti n’en est pas, certes, à son coup d’essai poétique et dans ce recueil ici présenté elle ne rompt pas avec ses thèmes de prédilections insulaires qui l’habitent depuis toujours. Dès les premières pages le ton est donné avec cette attente / des cargaisons promises transportées lentement sur ces sentiers rebelles / habiles à dompter / l’incorrigible roc. Plus loin c’est une sourde rumeur d’embarcadères et de docks épuisés jusqu’aux forêts qui, elles-mêmes, sont démâtées. Sommes-nous à Bastia ou à Sartène d’où est originaire Marie-Ange ? En tout cas, comme elle, nous n’hésitons pas à enfourcher ces cavales d’écume de cette Haute plage qui donne le titre au recueil et en constitue la première partie.

Plus grave la suite au titre évident Plage d’encre évoque son père mort…sur une plage. Puisque la terre ferme a tourné le dos / je resterai longtemps / à scruter le ressac / qui le réinvente. Ce sont ces quelques mots simples, sans pathos ni fioritures, qui disent la mélancolie de la poète mais qui sait aussi que l’encre sympathique de sa plume triomphera de la vague déferlante.

Comme tout bon poète Marie-Ange Sébasti ne peut qu’intérioriser son travail d’écriture pour tenter d’en extraire la substantifique moelle. C’est ce à quoi elle s’essaie dans tout un long chapitre intitulé Veille bien nommé puisque sans doute propice à ce genre d’exercice. Ici les mots se font de l’ombre. J’examine leur nuit / et ne distingue aucun chemin qui les réconcilie dit-elle. Si le poète, ce spécialiste du langage, joue avec les mots n’hésitant pas à violenter la syntaxe pour, parfois, créer de nouvelles formes d’écriture M.A.Sebasti, lucide, pense que ces mêmes mots ont leur propre autonomie. Tout poète qu’on soit on ne fait que les effleurer et leur charge sémantique plurimillénaire nous survivra. Pour illustrer ces propos je ne résiste pas au plaisir de citer intégralement le poème de la page 49 du recueil Les mots gambadent / dans des prairies dont je m’éloigne / Ils s’approprient / une eau que j’ai captée / Ils épuisent les fontaines / Je m’achemine avec mes outils de forage / vers un nouveau désert.

La dernière partie du recueil intitulée Permis fluvial nous convie à quelques promenades poétiques le long des quais et au bord des rives, sans doute celles du Rhône. Cette thématique du fleuve et ce vers Le temps ne fait pas l’école buissonnière fait irrésistiblement penser au vieil Ephésien Héraclite qui disait, lui, que Le temps est un enfant qui joue aux osselets et qu’on ne peut pas se baigner deux fois dans le même fleuve.

Avec son bagage scientifique et littéraire Marie-Ange Sebasti aurait pu se contenter d’enseigner, par exemple, mais, chose étonnante, elle persiste à écrire de la poésie depuis sa jeunesse. Etonnant oui…mais surtout réconfortant !

Paru dans la revue Traversées

Michel Dunand

juin 4, 2011

Sacre – Michel Dunand, ed. Jacques André, 61 p., 12 e – Michel Dunand nous emmène voyager dans les senteurs de Pondichéry où l’on s’y sent ailleurs / on s’y sent chez soi. C’est ainsi que débute la première partie de ce recueil chez cet auteur qui, non content de diriger la maison de la poésie d’Annecy et la belle et exigeante revue Coup de soleil, écrit des ouvrages avec son âme et son cœur qui donne un goût solaire de l’ailleurs selon la belle expression de l’éditeur en quatrième de couverture. Au pays de Gandhi, on ne vient pas ici pour voir / on y vient pour être un peu plus comme l’exprime l’auteur. De texte en texte Michel Dunand égrène ses réflexions poétiques glanées au Temple d’Iwaran ou sur le tombeau de Sri Aurobindo ou encore sur le front de mer de l’avenue Goubert. Le regard posé sur cette ville est énoncé dans une écriture limpide et sans fioriture. Sacre, la deuxième partie, qui donne le titre à ce recueil démarre avec cette exergue Rien ne sera changé, que moi-même de Henry Miller. Et pour ce faire, c’est-à-dire pour être transcendé par l’amour, l’amitié, le désir il faut un supplément de corps auquel il faut rendre son pouvoir, sa splendeur et sa gloire. Il faut bien que le corps exulte disait Brel, propos que, certainement, ne renierait pas Michel Dunand tant il s’agit dans cette deuxième partie du sacre du corps comme si la matière, et non pas que l’esprit, devait, elle aussi, être transcendée. Assurément, comme beaucoup qui font l’expérience de l’Orient, l’auteur a vu sa perception des choses se modifier après son séjour à Pondichéry. Nous ne sommes plus comme en Europe dans un dualisme judéo-chrétien (et cartésien) qui oppose le corps à l’esprit. Déjà dans Pondichéry Dunand disait Tout le corps n’est que regard / Et le regard soleil et dans Sacre, Un rêve, enfin, se réalise / Habiter son corps, c’est habiter quelque part insiste-il avec ces quelques accents heideggériens.

Du reste l’éditeur situe Dunand dans la lignée des essentialistes qui vont des grands poètes chinois anciens à Dupin. Si pour les premiers le doute n’est pas permis on pourrait tout aussi bien inscrire cette écriture sobre et dépouillée sous les auspices de Bernard Noël dont notre ami Jalel El Gharbi nous a expliqué, ici même dans un numéro précédent, les mécanismes du désir chez cet auteur qui s’accorde avec la démarche présentée plus modestement dans ce recueil par Michel Dunand. Toujours est-il que dans cet opuscule il est surtout question d’amour, de cœur , d’âme, d’amitié, de corps et de désir, autrement dit tous les ingrédients classiques du lyrisme mais proférés ici sans emphase d’aucune sorte mais bien plutôt avec une élégance et une humilité presque orientales. On en ressort ébranlé et on peut dire, qu’encore ici, la poésie a atteint son but.

Paru dans la revue Traversées

Laurent Contamin

avril 8, 2011

Carnets extimesLaurent  Contamin, Ed. Eclats d’Encre 2010 – Sandrine Fay l’éditrice qui, rappelons-le, début 2010 a repris le fond de la collection des anciennes éditions de l’Idée bleue nous présente, dans ce recueil ici chroniqué, les Carnets extimes de Laurent Contamin, le 62ème (et le 2ème pour cet auteur) ouvrage de sa maison d’édition Eclats d’encre.

Mais qu’est-ce qui fait courir cet homme ? C’est ce que l’on se demande quand on explore un peu ses multiples activités. Auteur, metteur en scène, comédien, il écrit pour le théâtre, la radio (France Culture) et même pour la marionnette. C’est dire si la poésie n’est jamais bien loin de ce touche à tout prolifique qui anime de nombreux ateliers d’écriture tout autant en milieu scolaire que pénitentiaire et part de temps à autres en résidence d’écrivains un peu partout dans le monde.

Dans la postface de son recueil Laurent Contamin a la bonne idée de nous mâcher le travail, à nous petits chroniqueurs. Ainsi de révéler que ses carnets, s’ils sont conçus dans l’esprit d’un journal, sont plus tournés vers l’extérieur (d’où le titre) de la rencontre que de l’intérieur de la maison de l’être dit-il à l’aide de cette expression toute heideggérienne. Ses Escales, de première partie, à Tamanrasset où le vent n’efface pas les traces / ni l’abandon, à Anchorage trouée de lumière morte ou dans la frange d’or des sampans de Haïphong sont, comme l’auteur lui-même le dit si bien, toujours dans sa postface, des lieux où on se construit par ce qu’on perçoit du monde.

Trêves, la deuxième partie du recueil (qui en comprend quatre), inspirée par l’œuvre plastique de Sophie Barki, nous livre des vers plus lyriques comme les très beaux Et l’espace est silence / Au souffle obscur du jour ou Lovée à tes côtés / Ne tenant qu’à un fil ou encore cette Joie du regard / Avant que le vent ne l’efface.

Douze moi(s) comme ce titre original de la troisième partie le laisse augurer décline les moi(s) intimistes qui défilent tout le long de l’année. Une manière de déboutonner l’enfance même si être aux anges n’est pas assez dire ce que nous sommes.

Si le début de l’ouvrage parcoure le monde, la quatrième et dernière partie, plus modeste,  dans son intitulé En chemin est l’occasion pour Laurent Contamin de nous livrer quelques confidences aux accents rousseauistes sur ses origines géographiques et parentèles, sur ses rêves d’une île impénétrée loin des miroirs civilisés.

Ce périple poétique s’achève sur quelques notes pessimistes où l’auteur avoue qu’à force de courir, mon âme s’est dissoute. Mais ce boulimique qu’est Laurent Contamin conscient qu’il n’existe  que dans la rencontre, avec les nombreuses cordes qu’il a à son arc, pourra toujours assouvir son besoin d’altérité. Du moment que ses nombreux chemins le ramènent toujours à la poésie, c’est tout ce que nous pouvons lui souhaiter…et à nous.

Paru dans la revue Traversées

Muriel Bompart au Chelsea Hotel

avril 4, 2011

Entrée dans l’histoire de l’art avec Matisse et Picasso la technique du collage n’a cessé d’essaimer de décennies en décennies son chaos constructif selon la belle expression de Muriel Bompart. Cette jeune femme à la personnalité protéiforme n’aime pas se cantonner à un style car le cheminement et la quête incessante valent à mes yeux tous les aboutissements proclame-t-elle haut et fort. Notre adepte de la métamorphose ne pouvait que se sentir comme un poisson dans l’eau avec le collage ce jeu à mi-chemin entre le puzzle et le cadavre exquis cher aux surréalistes dit-elle encore.

Les séries présentées ici, Chelsea Hôtel, Berlin, et Ex fans de 60s sont autant de poèmes pulvérisés comme maintenus en suspens au travers d’une réalité nostalgique. A la fois brouillés, instables et en équilibre les fragments graphiques nés de l’imagination qui a guidé la main du peintre égrènent des souvenirs empreints d’une grande poésie. Même quand Muriel veut son œuvre plus inscrite dans la contemporanéité, c’est encore un lieu chargé d’histoire culturelle de ce dernier siècle, le Chelsea Hôtel de Manhattan, qui est disséqué, décortiqué dans un apparent cataclysme de papiers et photographies que la couleur transcende.

Cette technique particulière du collage que Max Ernst qualifiait d’irruption magistrale dans l’irrationnel crée une densité ouverte à tous les possibles comme si l’image, celle des événements ou des personnages, voulait jaillir à tout instant au cœur de ce fatras coloré. On se raccroche à ces miettes de réel perdues dans l’explosion dionysiaque du peintre, ces petits bouts posés sur la surface de la toile inscrivent une continuité brisée qui révèle notre inconscient.

Si la composition est le plus souvent fortuite comme n’hésite pas à l’avouer Muriel elle n’arrive pourtant à maturation qu’après de longues heures de recherches et de rêveries. On essaie de comprendre l’acte créatif en imaginant ce tohu-bohu assemblé petit à petit, d’abord de façon intuitive, puis survient le collage qui, à la fois, capture et libère l’esprit pour donner libre cours aux émotions matérialisées en images. Ainsi les visages et les événements, s’ils restent figés dans un immobilisme inhérent à cet art graphique, voyagent partout dans notre esprit au gré de la mémoire de ceux qui les ont vécus ou s’en souviennent.

Quand on songe à la chaise ou aux souliers peints de Van Gogh on pourrait dire que l’art augmente le réel. Les collages de Muriel, quant à eux, cristallisent des fragments de cette réalité pour, au moins, transformer et aiguiser notre regard sur elle. Ce sont les chemins oniriques de Muriel Bompart qui nous sont offerts là et qui dévoilent sa vie intérieure nourrie d’une grande générosité poétique.

Texte réalisé pour la présentation de l’exposition de
Muriel Bompart à L’hôpital Marchant
de Toulouse, du 29 septembre au 27 octobre 2010.
Paru dans le n° 61 de la revue Traversées

DiptYque

octobre 31, 2010

DiptYque, Versant 1 ; Florence Noël 11 rue Bois des Fosses 1350 Enines Belgique. Ceux qui, comme moi, côtoient assez régulièrement le net connaissent certainement la vivacité, la bonne humeur et la gentillesse de Florence Noël que ce soit en se promenant sur ses blogs, son forum ou sur le site littéraire et poétique Francopolis qu’elle a fondé il y a bientôt une dizaine d’années. Son écriture mériterait assurément l’intérêt d’un bon éditeur mais cette jeune mère de trois enfants avec ses multiples activités n’a guère eu le temps jusqu’à maintenant de se préoccuper d’une telle aventure. Du reste la responsable de l’émission ça rime à quoi sur France culture, elle, ne s’y est pas trompée en l’invitant au mois d’août 2008 pour présenter et lire ses textes en compagnie de Valérie Rouzeau. Ceci dit elle vient, elle-même, de passer de l’autre coté de la barrière en créant DiptYque, une toute nouvelle revue littéraire et artistique qui, pour son premier numéro, montre qu’elle est une très belle réussite esthétique. DiptYque est une revue semestrielle d’environ 130 – 140 pages qui, comme son nom l’indique, décline un thème annuel sur deux versants. Celui de 2010 explore « La part de l’ombre » (thème présenté ici) et « Lumières intérieures » qui paraîtra fin novembre. Les photographies de Guidu Antonietti, de Khun San, celles de Jean-Pierre Leclercq ou de Nicolas Vasse comme les œuvres plastiques de Solange Knopf et Marie Hercberg sans oublier celles d’Annik Remond (dont l’une d’entre elles illustre la couverture), tout cet ensemble graphique s’intercale harmonieusement au sein des différents articles et poèmes de l’ouvrage. Jos Roy inaugure les premières pages de la revue avec ses poèmes. Cette invitée phare de ce premier numéro nous dit qu’elle collectionne les cailloux du chemin, les range dans de petits trous qu’on peut, avec beaucoup d’exagération et de grandiloquence, appeler poèmes. Dans les petits trous, se passent parfois certaines choses qui ne sont évidemment plus de sa compétence. La modestie attachante de cette auteure ne dissimule en rien la rigueur et la recherche de sa belle écriture. Il n’est pas possible, ici, de citer tous ceux qui ont collaboré à cet ouvrage, que ce soit au moyen de chroniques, de récits ou ayant participé à l’anthologie poétique. Mais Florence Noël épaulée de Stéphane Méliade au comité de lecture a su s’entourer de voix originales, pas forcément connues, pas forcément reconnues, pas forcément faciles, ni in, ni classiques mais voix uniques comme il est précisé en exergue. Pour reprendre les termes des rédacteurs la revue DiptYque a pour vocation d’être lieu de rencontre entre les viviers du foisonnant monde numérique, les auteurs d’éditions traditionnelles et les auteurs performeurs. Gageons que la naissance de cette nouvelle revue, et malgré sa thématique inaugurale, n’est pas faite pour rester dans l’ombre et qu’elle saura tracer son chemin et trouver sa place sur les versants escarpés mais lumineux de la poésie.

Chronique parue dans le n°60 de Traversées automne 2010

Les ombres et fantômes de Pierre Maubé

août 2, 2010

Pierre Maubé avec son recueil Psaume des mousses a le « chœur » écorché / de la boue au fond des yeux / du goût de sanie dans la bouche. Depuis Baudelaire, entre autres, on sait que la poésie n’est pas qu’affaire de roucoulades sous un ciel azuré mais aussi une fondrière millénaire où la tourbe fermente comme l’écrit, ici, l’auteur qui est celui qui ne sait plus celui qui demande / si son hésitation est habitable. Sous titré (tu, sa vie, son œuvre) le recueil exhume, sans doute dans un mouvement cathartique, les poisons, désespérances et autres turbidités qui envahissent l’esprit du poète.

On ne sort pas indemne de cette écriture tourmentée aux accents qu’on peut, peut-être, chercher chez Michaux. La noirceur du propos, les frissons mystérieux de la boue / qui rêve au fond de toi et on pourrait égrener une multitude de vers encore plus éprouvants qui nous prennent aux tripes et  nous déchirent l’âme.

Le remord et la culpabilité symbolisés par les Erinyes pourchassaient le pauvre Oreste désemparé. Dans le recueil de Pierre Maubé on ne sait si le « tu » torturé et omniprésent est aussi le « je » de l’auteur mais comme pour le héros Grec malheureux la même impression de lourdeur étouffante et hypnotique déroute nos certitudes…pour notre plus grand bien.

Chronique publiée dans la revue Diptyque Été – 2010

Pierre Maubé est né le 8 décembre 1962 à Saint-Gaudens (Haute-Garonne). Après des études d’Histoire à Toulouse et Paris, il vit depuis 1983 en région parisienne où il est bibliothécaire.

Membre du comité de rédaction de la revue Arpa. Fondateur, avec Marc Fontana de la revue Linea. Il est le fondateur de l’association des Amis de Béatrice Douvre, en compagnie de Gabrielle Althen, Isabelle Raviolo, Olivier Kachler et Jean-Yves Masson.

Webmaster depuis mai 2006 du site de poésie contemporaine d’expression française Poesiemaintenant

Recueils

Pure perte (Le Petit Véhicule, 1986)

La dernière pluie (Poésie sur Seine, 1996)

Sel du temps (Fer de chances, 2002)

Nulle part (Friches – Cahiers de Poésie verte, 2006)

Psaume des mousses (Éclats d’encre, 2007)

Anthologies

Coordinateur de l’anthologie de poésie contemporaine Ce que disent les mots, consacrée aux éditions du Dé bleu (Éclats d’encre, 2004).

Un des trois coauteurs, avec Patrice Delbourg et Jean-Luc Maxence, de l’anthologie L’Année poétique 2009, publiée en 2009 aux éditions Seghers sous la direction de Bruno Doucey.

Pierre Maubé a par ailleurs publié environ quatre cents textes (poèmes, nouvelles, notes de lecture, articles, …) entre 1982 et 2009 dans une trentaine de revues, parmi lesquelles : Arpa, La Barbacane, Décharge, Friches, Froissart, Linea, Multiples, Polyphonies, La Sape, Sapriphage, Thauma, Traces, Encres Vives, Vues d’enfance.


Textes in Psaume des mousses chez Eclats d’encre


certains insectes ne peuvent vivre
qu’entre l’écorce et le bois des arbres
à l’abri du soleil de l’air de la lumière
comme eux tu ne peux vivre
que sous l’écorce de la vie
un univers suintant étroit et sombre
un monde de murmures et de peurs étouffées
un monde de pénombre et de pressentiments

***

râles discontinus mélodie suffocante
tu n’as jamais appris à respirer
à marcher à courir à chanter juste à danser nu
tu n’as jamais appris à t’habiller
d’un rayon de soleil ou d’un parfum de nuit
tu as tout essayé tout raté tu voudrais
dessiner sur le mur la forme d’une destinée
l’ombre de ce chemin où tu devrais marcher
ce chemin qui montait jusqu’au ciel

Cristina Castello

février 23, 2010

L’orage est une flamme inexorable prévient Cristina Castello dès le premier poème de son nouveau recueil. Ce n’est pas le froid glacial de ce mois de janvier 2010 qui empêche cette flamme de briller aussi dans les yeux, dans la voix et les mots de l’auteure à la maison de l’Amérique Latine de Paris où elle nous présente quelques poèmes en lecture entourée de ses amis dont André Chenet comme chef d’orchestre de cette soirée.

Puisque l’ouvrage est divisé en trois parties, chacune sous l’égide d’un dieu comme Arès, Aphrodite ou Orphée comme demi dieu, Jean-Pierre Faye, invité d’honneur de la soirée, se livre à un brillant exercice d’érudition sur la mythologie pour mettre en évidence le fil directeur de cette poésie.

La planète est une fillette outragée…à coté de millions de douleurs sans échos et effectivement Cristina nous rappelle qu’Arès fut bien à l’œuvre dans son Argentine violentée par les généraux tueurs mais la poète sait résister quand elle affirme Je puis encore ouvrir les mains pour les Autres.

Devant l’horreur économique ou la cruauté des bourreaux Cristina offre un bouquet d’arpèges pour tatouer l’avenir et ce n’est pas là pur idéalisme car l’auteure, journaliste autant que poète, est avant tout femme de combat.

Mais le temps de Mars est toujours compté vient ensuite dans le recueil le règne d’Aphrodite qui exorcise notre arc-en-ciel éteint. Où il est question de Venus et de fait Cristina nous aime et nous le fait savoir avec ses mots mais aussi ses gestes d’amitiés tout au long de cette soirée qu’elle voudrait prodiguer à tous les participants venus la voir et l’écouter.
Si l’orage dans la première partie symbolise la danse macabre de cette planète sous l’empire de l’horreur c’est encore la Tempestad berceau frémissant qui annonce cette seconde partie non dénuée d’érotisme. Il n’y a plus d’orchidées creusées par l’absence et la poète sait que la chair à toujours son mot à dire.

L’orage furtif abolit soudain le désert et cette tempête là est bien celle de la passion qui se hasardera dans la troisième partie grâce au lyrisme d’Orphée. Ce tonnerre de vent qui donne vie au poème c’est la musique, la lyre qui n’est pas mutité mais voix de l’âme.

Ainsi la boucle est bouclée avec cette tripartition et il ne reste plus comme le dit Cristina Castello qu’à écrire pour inventer une seconde éternité.

Article paru sur Francopolis